31.03.2008
Death from above

Où il sera question de Nagasaki. Mais pas seulement.
D'abord, le départ pour Kyushu ! Celui-ci s'est fait depuis Yawatahama, petit port de la côte ouest de Shikoku dont la dernière photo du post précédent a pu te donner une vague idée. Direction Beppu, soit un peu plus de 2 heures de traversée. En attendant l'heure de mon ferry, je me promène dans le port. Côté industriel, puis côté traditionnel. Dans les petites rues juste derrière, aussi : je n'ai rien à y faire, et c'est précisément ça qui me plaît.
Quand le ferry lève l'ancre, le soleil décline sur une mer d'huile. Tandis que le bâteau glisse paisiblement vers l'horizon, la côte finit par se perdre au loin dans une légère brume. Très vite, la frontière entre ciel et mer devient floue. La distinction a perdu toute pertinence.
La nuit tombée, je fais connaissance avec l'intérieur du ferry japonais. Et surprise, pas ou peu de sièges. J'aurais dû m'y attendre, on s'assoit par terre. Ai-je dit "par terre" ? Non bien sûr, on n'est pas par terre, mais sur des grands carrés de moquette sur-élevés, où l'on peut sans problème s'allonger et dormir. Mini-coussins cubiques à disposition, et prêt de couverture moyennant finance. Evidemment, le tout sans chaussures.
Au réveil, les lumières de Beppu m'occupent la vue. Cette ville suinte l'artificiel au moins autant que la vapeur d'eau. Car la grande spécialité locale c'est le onsen, ce qui aurait dû me la rendre sympathique. Et pourtant, il suffit de quelques dizaines de mètres dans l'artère principale pour prendre le pouls de la ville, et comprendre que quelque chose cloche. Beppu ? Une ville totalement désincarnée, simple station touristique hypertrophiée. Un endroit terne que l'on n'habite pas.
Je prends tout de même le temps d'aller au Takegawara onsen, afin d'essayer une variante originale : le "bain de sable" ! Cela se passe dans une sorte de petit lopin de terre en intérieur. Le sable est noir et chaud, il fume comme un vrai onsen. On t'a préparé une sorte de tranchée peu profonde où, vêtu tout de même d'un yukata, tu t'allonges. Une employée te recouvre alors de lourd sable au moyen d'une pelle spéciale, jusqu'à ce que seule ta tête dépasse. 10 minutes de relaxation. Puis il faut céder la place : ça tombe bien, je commençais à avoir un peu trop chaud ! Séquence "La nuit des morts-vivants" quand je sors les mains du sable avant de me relever (et de prendre une bonne douche).
Adieu Beppu, bonjour Nagasaki. Encore un long trajet en train. Alors bien sûr, je ne suis pas encore très différent du touriste étranger lambda, et j'aborde ma nouvelle étape à la maigre lumière de ce que j'en sais... à savoir principalement le bombardement atomique du 9 août 1945, consécutif à celui d'Hiroshima. Tout de suite, ça plombe un peu l'ambiance. J'arrive de nuit, et me réserve le musée de la bombe et autres joyeusetés pour le lendemain matin. Mais à l'inverse de Beppu, la ville me parait immédiatement agréable. Et le couple qui tient le minuscule restaurant d'okonomiyaki où j'échoue affamé le premier soir se révèle charmant, une fois la glace brisée.
Matinée bombe. J'ai un peu la boule au ventre avant même d'arriver sur les lieux de visite. Le seul fait de ce dire qu'il s'est passé "ça" ici... ça me travaille. La grande statue du parc de la paix pourrait être ridicule, hors contexte... mais je n'ai pas envie de rire. Plutôt furieusement le sentiment inverse. Non loin, le lieu de la détonation, et cette grande colonne noire. Près d'un ruisseau, une plaque explique que les premières personnes valides arrivées sur les lieux après l'explosion ont trouvé là un immense charnier, où ceux que la bombe n'a pas tué sur le coup venaient mourir en suppliant qu'on leur donne un peu d'eau pour apaiser leurs brûlures.
On apprend au musée de la bombe que la température au sol est montée l'espace d'un instant à près de 4,000°C. Dans un rayon d'un kilomètre, aucune âme à l'air libre n'a survécu : corps carbonisés, fluides corporels vaporisés. Le souffle a détruit tous les bâtiments, avant que les incendies ne prennent le relais. Après quoi, ce sont les radiations qui finissaient le travail. Au total près de 75,000 personnes sont décédées plus ou moins directement de la bombe-H. Je pense très sincèrement que c'a été le pire jour dans l'histoire de l'humanité. Parce que c'était la deuxième fois que ça arrivait, et qu'on savait ce qu'on faisait.
Un tour par le "tori à une jambe", rescapé partiel de la bombe, et je sèche mon torrent de larmes intérieures. L'après-midi, je me promène à Glover Garden, dans ces beaux jardins où l'on a reconstitué des maisons coloniales hollandaises, et où une autre Histoire se rappelle à moi : celle du carrefour civilisationnel qu'a longtemps été Nagasaki. Je profite d'une jolie vue sur la baie. Et d'un coup, alors que je me surprends à apprécier le panorama, les souvenirs de la matinée reviennent comme un boomerang. Il ne peut pas s'agir de la même ville. Qu'est-ce que 63 ans, quand on a un d'un côté l'enfer sur Terre, et de l'autre la ville actuelle ? Ce n'est pas possible, ça ne colle pas. C'est proprement inconcevable, les deux réalités s'excluent mutuellement.
Car vraiment, Nagasaki est une belle ville. Mieux, une ville qui a du charme. Et crois-moi je ne dirais pas ça de beaucoup d'agglomérations au Japon. Il faut voir ces petites maisons agglutinées sur les versants de la montagne, ces grands cimetières à flancs de colline, cette multitude de temples... A la question "Y-a-t-il une vie après la bombe ?", Nagasaki a répondu OUI. Et avec une formidable énergie.
Enfin mon dernier jour fut l'occasion d'une rencontre assez extraordinaire, alors que je me promenais tranquillement pour visiter des temples. Un petit vieux s'est mis à me parler, à me demander d'où je venais, bref le genre de questions habituelles. Puis il a proposé de m'accompagner en haut de la colline. Puis il a tenu à me montrer un autre site. Et de fil en aiguille, il m'a servi de guide toute la journée ! Mieux : il m'a emmené en voiture sur certains lieux (dont le Mont Inasa, qui offre une superbe vue), il m'a invité à déjeûner, et il m'a offert un éventail. Tout ça par pure gentillesse, sans chercher aucune contre-partie.
Je quittais donc à regret cette ville de coeur le lendemain, aux alentours de 6 heures du matin, pour attraper le premier train. Mais manque de chance, les horaires ont changé la veille et je m'emmêle les pinceaux par rapport à ce qui était prévu... je prends du retard, et au bout de plus de 11 heures de train je ne suis arrivé qu'à Hiroshima. Alors je craque, et finis par acheter un ticket de Shinkansen pour une somme indue, afin de pouvoir rallier mon lit à temps.
Pourtant les trains-limaces ont parfois du bon : ainsi le seul groupe de Français que j'ai rencontré durant tout le voyage était dans mon wagon sur la portion Miyajima - Hiroshima. Et dans ce groupe se trouvait une diplômée de mon école, devenue journaliste. Tu imagines un peu la probabilité d'une telle rencontre, dans un train paumé à l'autre bout de la planète... ? Alors au fond... peut-être que c'est vrai. Ouais. Peut-être bien que le monde est tout petit ^^
...et réjouis-toi, d'autres photos et récits d'excursions très bientôt !










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